Extraits

Quelques extraits de quelques pièces, publiées ou non.


FAIRE L'AMOUR

(en cours d'écriture)

 

22 mai, 23h10

Un parc éclairé par de rares lampadaires, sur les hauteurs d’une grande ville, dans la fraîcheur d’une nuit printanière. Des silhouettes grises en habitent les strates obscures.

Jade et Cristal croisent un homme (Clovis) qui fume et pleure.

 

JADE. –Tu me files une clope ?

 

Clovis, abattu, fait signe qu’il n’en a plus.

 

JADE. – Ben tu devrais t’en racheter mec

 

Jade continue son chemin. On complote ici, on se jure là, ici on picole et là on ne sait tout simplement pas de quoi le jour suivant sera fait.

 

JADE à Tania. – 

 

TANIAà elle-même. – Oh punaise

 

JADE. – Ben viens 

 

TANIAà elle-même. – Merde merde

 

JADE. – Tranquille

Je mords pas

 

TANIAà elle-même. – Fais chier

 

JADE. – Attends j’arrive

(CriantCristal va pas dans les ronces putain

(ArrivantC’est la petite chienne de ma mère

 

TANIAà Jade. – Hum

 

JADE. – Enfin c’était

Bref

Elle fait toujours que ce qu’elle veut

Crista-leu

Comme là quoi

Bon alors tu dis quelque chose ?

 

TANIAà Jade. – Hein ?

 

JADE. – Vas-y fais pas genre « je t’ai carrément pas vue j’étais all aloneavec moi-même » 

Quand on est passées Cristal et moi à côté de là où crèche le rasta

Tu m’as regardée comme si tu voulais m’avaler

Même Cristal elle a grogné tellement elle te sentait pas

Cristal elle grogne jamais

C’est le premier truc à savoir sur elle

Trop vieille pour le combat

 

TANIAà Jade. – Hum

 

JADE. – Et là elle t’a grave détectée meuf

Elle a peut-être l’air d’une momie toute desséchée mais son flair est nickel

Tu veux la toucher ?

(Allant vers CristalCristal ici

 

TANIA. – Jade traine toujours vers 23h 23h30

À l’éco-parc des Carrières 

 

JADErevenant. – Pourquoi tu m’espionnais ?

 

TANIA. – Tout le temps avec sa bestiole super laide au bout de la laisse

Cristal

Ce qui est franchement un nom très moche 

 

JADE. – C’est pas bien de mater comme ça sans dire bonjour

J’aurais pu te prendre pour une détraquée

On sait jamais de nos jours

 

TANIA. – Toutes les deux c’est pire que des petites mamies quand elles se baladent

Un jour je les ai chronométrées tellement elles se grouillent pas

 

JADE. – On t’a coupé la langue ?

 

TANIA. – Oui j’avoue

 

JADE. – Je t’impressionne c’est ça ?

 

TANIA. – J’avoue ça fait un bail que je l’observe 

 

JADE. – Avec mon petit requin de combat ?

 

TANIA. – Des fois elle a le nez noyé dans le ciel

Comme si le ciel c’était une piscine olympique

 

JADE. – Un

 

TANIA. – Donc bref ce jour-là je décide de compter dans ma tête

 

JADE. – Deux

 

TANIA. – Pour voir combien de temps il leur faut pour traverser le parc

 

JADE. – Trois

 

TANIA. – Depuis chez le gardien rasta 

 

JADE. – Quatre

 

TANIA. – Jusqu’au chemin Gérard Philippe 

 

JADE. – Putain meuf t’es fortiche

 

TANIA. – Eh ben elles ont mis une éternité

 

JADE. – Tu tiens super longtemps sans rien dire c’est incroyable

 

TANIA. – Du coup moi je prends le temps de mâter

Regarder Jade avancer au ralenti

Tel un héros américain 

 

JADE. – Moi je pourrais jamais

 

TANIA. – C’est beau

 

JADE. – Ça me rendrait dingue

 

TANIA. – Mais le nez tout le temps sur son smartphone 

 

Bip bip de notification du smartphone de Jade.

 

 JADE,extirpant son smartphone. – Scuse

 

TANIA. – Qui la sonne dès qu’il se passe un truc dans le monde

 

JADEconsultant son smartphone. – Ouah c’est trash

Regarde ça 

 

TANIA. – Putain qu’est-ce qu’elle trouve dedans qui vaille plus la peine que le reste ?

JADE. – Manchester[1]

Vingt-deux morts

C’est la fin du monde quoi

 

TANIA. – Je sais pas vraiment

 

JADE. – T’as fait vœu de silence ?

C’est un genre de

D’attitude révolutionnaire ?



[1]Attentat à la bombe revendiqué par l’organisation terroriste Daesh, survenu le 22 mai 2017 à la Manchester Arena, Manchester (R.-U.) et ayant provoqué la mort de 23 personnes, et blessé 116 autres.

 


GABY & LES GARÇONS

éd. Théâtrales Jeunesse - 2018.

 

 

CLOVIS

Cédric c'est une cacahuète

Ça se voit pas comme ça

Pas tout de suite

Mais si vous regardez de plus près vous verrez

Regardez de plus près

Vous verrez bien que c'est une cacahuète Cédric

J'invente pas

C'est une vraie cacahuète

Comme celles qu'on donne à manger aux singes dans les zoos

Avec la coquille molle et la petite peau marron amère et enfin la graine

On parle partout de Cédric

Cédric fait ci Cédric fait ça

Il est trop fort il fait des records dans de l'eau

Que Cédric sera un grand champion

Ou que ce sera un inventeur génial

Pff n'importe quoi

Moi je suis pas bête j'ai pigé le pot aux roses

Maman dit que j'ai de la jugeote c'est pour ça que j'ai une grosse tête et un grand front

Papa dit que je ferai sûrement pas un métier de mains vu tout le temps que je passe dans mes bouquins

Parce que j'en ai là-dedans qu'est-ce que vous croyez ?

Cédric et ses tours de magie pour les pisseuses c'est de la gnognotte

Il me la fera pas à moi

Moi je sais que c'est pas des records qu'il fait dans une bassine

C'est parce qu'il se cache Cédric

Il se cache parce qu'il voudrait disparaître

Il a peur de sortir de sa coquille

Voilà pourquoi c'est une cacahuète    


BAÏNES

(Prix des Journées de Lyon 2015 - éd. Théâtrales 2016)

 

LA Popote

 

Sanguette/Jour 1

 

Les bruits d'une nature se muent peu à peu en ceux d'une cuisine où bat le plein service, les commis sont à pied d'œuvre, aucun ne chôme. Les métalliques frissonnent de jus, de sauces et d'huiles; les viandes bondissent, les poissons clapotent, les légumes de saison frémissent en bourdon tandis que l'on perçoit la rumeur d'une salle égayée. La radio est allumée. Sasha Serpolet exprime des abricots dans un pilon.

 

cuisiniers

On met les gaz les gouillas !/Les gressins pour la toscane on me les ficelle/Qui c'est qui m'a pas mis les poubelles/Sasha/On arrose les patates-en-joie ça dessèche/Patou les poubelles c'est toi qu'a pas mis les poubelles ?/Le moule à cake/ Sasha/Le moule à cake nom de dieu/C'est quand même une belle pétasse la mère Tatin/Je ne peux pas Sasha/On me verse une poivreuse dans un godet please/J'ai un poulet gras à patouiller/Et on trampouille/Sasha je peux pas

 

Sasha

Quoi ?

 

CUISINIERS

Non pas trampouille patouille/Je ne peux pas couper la tête à la bestiole Sasha/Les haricots aux fraîches de Bourg sans les lardons ou avec ?/Faut être con ou quoi ?/Sasha/Tu me purges les écrevisses Francis/Sasha/Au verjus si ça te chante/On est à combien de bouches là ?/Les poubelles pétard de sort/Sasha

 

Sasha

Quoi ?

 

CUISINIERS 

Patou va nous les mettre hein Patou ?/La tête au poulet Sasha /Les plastiques pour le Patou/Chaud chaud chaud/ Vas-y Patou vas-y Patou/Sasha la tête/Vas-y

 

Sasha

Quoi la tête ?

 

Gesticulations.

 

Pourquoi tu ne lui couperais pas la tête ?

 

Il s'approche :

 

La tête c'est le meilleur c'est le morceau de qualité

Imagine comme les yeux sont bons

Et le bec qui a trempé dans la graine et dans la terre

Et le gosier

Gras

Élastique

Tu nous dois une bonne décapitation

Et puis tu l'empapillotes dans un torchon

Tu la mets de côté comme un chien son os à moelle

Tu nous en réserves amoureusement le portrait

Que tu noieras

Tout à la fin

Quand la graisse

Étoilera la surface de l'eau bouillante

C'est pas dur à faire c'est dans la recette

Ma recette dit qu'afin d'obtenir un bouillon

À la dioise

On doit couper la tête

Aussi lestement que possible

Avec l'adresse aérienne du duelliste dans le poignet

Et la pesanteur d'une condamnation dans le bras

Et tu la plonges tout à la fin dans la baignade

Et tu goûtes la communion des arômes

À la dioise et c'est tout

Et c'est bon

 

Sasha rêvasse quelques instants.

 

Quoi qu'est-ce que tu dis ?

Je ne rêvasse pas je cogite

J'ai tout de même encore le droit de cogiter

J'ai revu une camarade d'école ce weekend

Zélie Grandet

Ça m'a légèrement retourné si tu veux savoir (...)



JEANNE QUATRE FOIS

(en cours d'écriture)

Nuit de la Saint-Sylvestre, où la musique bavarde plus haut que les danseurs louvoyants. La lumière est parcellaire, chamarrée. Jeanne a 25 ans et parle à un homme penché avec gourmandise sur elle. Eu égard au volume de la musique, elle vocifère pour tout dire à cette barrique qui voudrait tout lui faire.

 

JEANNE 25 ANS

Je raconte que je ne suis pas seule par défaut

Je suis une solitaire volontaire tu vois

 

LE JEUNE HOMME

Ah ouais ouais ok

 

JEANNE 25 ANS

J’ai toujours été plus petite que les autres

Et ça ça bloquait pas mal de trucs

 

LE JEUNE HOMME

Eh ouais ouais c’est clair

 

JEANNE 25 ANS

dix douze centimètres de moins que les gens de ma classe

 

LE JEUNE HOMME

Ah putain ouais quand même

 

JEANNE 25 ANS

Ouais

c’était tous que des têtes de morts de toute façon

Et toi ?

 

LE JEUNE HOMME

Ah je

Eh ben moi je

 

JEANNE 25 ANS

Tu sais ce qu’on m’a toujours dit ?

Que plus tu grandis plus tu deviens sage

T’en penses quoi toi ?

 

LE JEUNE HOMME         

Quoi j’en pense quoi ?

 

JEANNE 25 ANS

t’as remarqué que c’est toujours des putains de mecs qu’on te dit de lire 

On est en 2028 fais chier quoi

 

LE JEUNE HOMME

Tu veux pas qu’on baise dans la salle d’eau là ?

 

JEANNE

Hein ?

 

LE JEUNE HOMME

Tu veux pas qu’on baise

 

JEANNE 25 ANS

T’es sexiste toi ou pas ? Tu penses quoi des inégalités homme-femme ? T’as voté quoi toi l’an dernier ?

 

LE JEUNE HOMME

Ah ouais ouais ok ok ben je tu c’est

C’est compliqué

 

JEANNE 25 ANS

Je suis en expansion lente et sûre

je colonise le vide

Pshhh

 

Jeanne mange des étoiles. Le jeune homme veut lui capturer la bouche.

 

JEANNE 25 ANS

Est-ce que je sens le vomi ?

 

Le jeune homme fait signe qu’il ne comprend pas. Jeanne lui fait signe d’approcher.

 

JEANNE 25 ANS

Ça sent le vomi là ?

 

Elle souffle sur le nez de l’homme. Celui-ci tangue, manque de s’effondrer et disparaît probablement dans les toilettes. Jeanne danse et couve l’atmosphère de ses bras tentaculaires. 

 

JEANNE 12 ANS hurlant à la mort

Zèrz euh starmane ouailletine in ze skaï

Ide laïk tou come inde mite eusse

Beute i fingks ide blo or maïns

 


LA MANDALE

 

« Faut pas oublier ce que les Ricains ont fait aux Peaux-Rouges Joséphine

Franchement en France maintenant on se préoccupe plus de ceux qui arrivent que de ceux qui sont déjà là depuis des générations et qui en chient grave »

 

Moi je suis assise à sa gauche et petit à petit j’enfonce mes ongles dans le gras de la nappe

J’espère que ça fera pas des marques

Je dis rien

Surtout pas

Pas aujourd’hui en tout cas

Mais je sens que je vais passer un bon moment

J’essaie de me convaincre que le chagrin lui fait dire de la merde Et c’est pas grave je suis habituée ça arrive à tout le monde

 

« Tu manges pas ? »

 

« Non j’ai pas faim Camille »

 

     « T’es encore à te faire des films dans ta tête ou quoi ? »

 

« Voilà c’est ça »

 

« Pff mais réveille-toi

La résistance c’est pas que de l’histoire Jo

C’est maintenant qu’il faut qu’on ressorte les manuels du Pépé

Tu vois ce que je veux dire ?

Tu veux pas regarder ? »

 

Ça c’est mon cousin

Imperturbablement sûr de lui

Ceci dit

Attention

Je vais vous en dire des trucs à son propos

Mais la première chose à savoir sur lui c’est que Camille ne rentre pas aisément dans une seule case

Et c’est bien là mon problème

 

« Il faut se préparer Jo

Je vois pas ce qu’il y a de terrible

C’est juste un putain d’instinct de survie »

 

Je m’explique

Camille déborde de sa case de connard

Il est désormais à mes yeux l’illustration du nouvel électeur d’extrême droite

L’illustration du facho déguisé

C’est vrai

Camille a tout du mec du Front de gauche

Alors que son front regarde super à droite