Au théâtre, j'ai aimé...

Quand je vais au théâtre et quand j'aime, je le dis.


AMER M. : Voyage Intérieur

Article paru dans la Revue de Presse de La Loge - Paris

 

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Texte & Mise en scène Joséphine Serre

Avec Guillaume Compiano, Xavier Czapla, Camille Durand-Tovar & Joséphine Serre

Collaboration artistique Pauline Ribat

Création vidéo Véronique Caye 

Création sonore Frédéric Minière

Scénographie Charles Vitez 

Costumes Suzanne Veiga-Gomes

Création lumière Pauline Guyonnet

Création plastique Guillaume Compiano 

Administration Flore Pulliero 

Diffusion En votre compagnie : Olivier Talpaert

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        Amer M. c’est l’histoire d’une recomposition dramatique réalisée avec une sensible ingéniosité. Joséphine Serre (à la fois ici autrice, metteuse en scène et comédienne) livre, avec son équipe de l’Instant Propice, un drame magicien que je ne vous conseillerai que trop d’aller goûter. (cf infra)

 

« Il y a deux ans, j’ai découvert un portefeuille dans ma boîte aux lettres. Ce portefeuille appartenait à un certain Amer M., né en Kabylie en 1932, arrivé en France en 1954. J'ai dû lire chaque document qu'il contenait pour trouver un numéro à appeler, une adresse où le déposer.  Au fil des papiers, une vie s'est dessinée sous mes yeux : notes d'hôtels, notices de médicament pour le cœur, quelques mots - parfois énigmatiques - d'une femme, pianiste “à Radio France“ » (Joséphine Serre, dans sa note d’intention)

 

            Le prologue nous invite au voyage. Il est très justement paradigmatique, sans être lourd et ultra-référenciel. Amer M. y est décrit comme un « sempiternel Ulysse », celui qui ne cesserait de revenir sans pourtant jamais pouvoir arrêter sa course, celui qui serait à la fois homme et mer qu’il traverse, chair et houle. Amer M. nous est conté au fur et à mesure comme cet Autre qui peut être Moi, parce que l’enquête initiée par cette narratrice la fonde, la restructure. Parce que rien ni personne ne passe en notre existence sans laisser de trace. Le mot « palimpseste » m’est donc venu très vite en tête : c’est cela, je pense, que cette histoire nous dit, que nous nous réécrivons sans cesse, que nous sommes ce toujours-Ulysse, cet Amer M. Que Ithaque est ce foyer/ventre maternel/départ que nous ne pourrons jamais plus trouver intact comme au premier jour.

 

« Il ne s’agit pas d’inventer une histoire, mais de les intriquer, de superposer les plans, et de faire dialoguer les documents dits "objectifs" (articles, archives), avec ceux du portefeuille (photocopiés), avec le discours (témoignages) et avec l'écriture (le fictif, le poème). » (ibid.)

 

            Mon plaisir a donc procédé de plusieurs choses. Et ce fut bien doux puisque, justement, plusieurs choses m’étaient données à investir, plusieurs choses m’étaient offertes à ressentir, plusieurs choses comme autant de traces fossiles qui maintenant, j’en suis certain, infusent en moi et me font autre que ce que je fus.

            D’abord, formellement, l’écriture est fragmentaire – après tout, elle s’est nourrie des copeaux d’une existence trouvés dans un portefeuille – si bien qu’il y a du rythme dans cette pièce. On ne s’appesantit pas, on ne bavarde pas, on peut être lyrique de temps à autre mais c’est par nécessité non par besoin de démontrer sa verve. La poésie n’y est jamais suffisante. Les scènes se succèdent avec vivacité (non avec rapidité). Le drame s’encharne peu à peu, à la manière d’un puzzle dont on découvrirait progressivement le motif, les personnages investissent des espaces et des peaux différents.

 

« Au-delà de l’histoire et des questions qu’elle soulève, c’est aussi « représenter l’absent » qui est en jeu. Les blancs entre ces documents sont comme les blancs ineffables de l’être. C’est faire parler son silence à travers les espaces de sa vie, à travers tout ce qui aurait pu l’atteindre. » (ibid.)

 

            Ma jouissance parvint d’abord de ce qu’il y a une grande lucidité dans le travail des transitions, une orfèvrerie générale qui sert le propos à point : ainsi, cette scène (puis-je l’appeler ainsi ?) si délicate où Amer M. danse seul, accompagné seulement de la mémoire de sa Colette, qui est incarnée l’instant d’après, puis qui s’échappe dans la blouse d’un docteur. Les costumes ont été enfilés l’un par-dessus l’autre, les changements s’opèrent sans rupture lors d’une danse mémorielle très belle. On glisse d’un moment à l’autre, d’un état du personnage à l’autre sans qu’on en fût brusqué. Chaque fragment est le fantôme de celui qui lui succède, et demeure telle une effluve diffuse. On comprend que rien ne s’efface vraiment, tout reste. Ainsi la paume amoureuse d’une chanteuse sur l’épaule d’un égaré.

            L’ensemble du spectacle est donc positivement lacunaire et poreux : il n’y manque à mon sens rien, on a su y bâtir des ajours vivifiants, des parenthèses sans mots occupées tour à tour par la danse, par les volutes d’une cigarette, par le chant accidenté de Colette.

 

« J’écris sur les héritages inconscients, l’emmêlement du rêve et du réel, les frontières poreuses entre les espaces, les temps, les vivants et les morts. Les thèmes de l’errance, de l’exil, des identités et des mémoires perdues ou retrouvées, traversent toujours mes chantiers d’écriture. » (Joséphine Serre, à propos de son écriture)

            Variablement social, intime, poétique, politique – sans qu’on ne m’oblige jamais à m’attarder sur ce point ou un autre – le drame que nous offre cette belle équipe réussit le difficile challenge de représenter la multiplicité des identités qui composent un même individu sans que ce ne soit jamais outrecuidant ou hermétique. Les comédiens et comédiennes sont emprunts d’une grande justesse, dans un jeu frôlant parfois un heureux réalisme. On bascule ici et là dans de vraies séquences de cinéma tant la mise en scène et l’interprétation s’épousent si joliment. On en verrait presque s’élever les murs vieillis de l’Hôtel-restaurant de la Poste à Montreuil entre lesquels Colette/Camille Durand-Tovar chante Les mots bleus ; on en sentirait le sel et le soleil fondre sur notre peau quand l’enquêtrice/Joséphine Serre fait la connaissance d’un touchant vieil Algérien/Xavier Czapla à la gare maritime de la Joliette ; on voudrait emprunter les venelles sordides du bidonville de la Folie à Nanterre pour extirper Amer/Guillaume Compiano d’une mauvaise posture avec le FLN.

            Enfin mon petit plaisir, comme je pense le vôtre si vous vous y aventurez, a été de chausser les rangers de l’archéologue, de mener l’enquête, de prendre un bain de paperasse. Et, comme chez Hérodote, le « Père de l’histoire », on oublie de vouloir à tout prix dénouer le vrai du faux, écumer le fantasme, la fantaisie, le rêve.      

            L’existence d’Amer M. devient roman de l’autre et de soi, roman de tous. On ne vous y contera pas seulement une histoire d’amour, ou l’Algérie qui s’émancipe de son occupant, ou la France des Trente Glorieuses, non : on vous conte tout cela à la fois et il serait bien malheureux que vous ne vous laissiez pas tentés par la beauté foisonnante et sensible d’Amer M.

 

Adrien Cornaggia

 

(Merci à Joséphine Serre qui a eu la gentillesse de me confier note d'intention, visuels et autres documents)

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Amer M. du Du 11 au 15 avril & du 19 au 23 avril. À 21H. 

À La Loge - 77, rue de Charonne. 75011

Métro Charonne / Ledru-Rollin / Faidherbe-Chaligny.

Res : 01.40.09.70.40 / info@lalogeparis.fr

Pour soutenir sa création, rendez-vous ici http://proarti.fr/fr/project/soutenir/1143